Laurent
Tixador

Laurent Tixador
Exhibition view - En marge, Galerie In Situ - Fabienne Leclerc, Paris, 15.01 - 18.03.1

© Rebecca Fanuele

Laurent Tixador
Exhibition view - En marge, Galerie In Situ - Fabienne Leclerc, Paris, 15.01 - 18.03.1
© Rebecca Fanuele

Laurent Tixador
NUIT BLANCHE 2016 (Paris)
Courtesy Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris
© Isabelle Giovacchini

Laurent Tixador
NUIT BLANCHE 2016 (Paris)

Laurent Tixador
NUIT BLANCHE 2016 (Paris)

Laurent Tixador
NUIT BLANCHE 2016 (Paris)

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris
4 April - 16 May 2015

© Rebecca Fanuele

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris
"La machine a pates" in action

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Electroplatane - Exhibition view Galerie in situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Machine à pâtes V, 2015
Bois de platane, boite de sirop découpée,, réchaud et bouteille de gaz
137 x 150 x 80 cm
Pièce unique

Laurent Tixador
Walden 4, 2015
Déchet, peinture à la bombe au pochoir et cheville en platane
Pièce unique

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015
du 9 au 24 septembre 2014
Déchets reliés, couverture en cuir
26,5 x 21 x 13,5 cm
Pièce unique

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville , 2015

Laurent Tixador
Pièce d'artillerie, 2014
Bois de chène
70 x 70 x 200 cm, calibre 8mm
Pièce unique

Laurent Tixador
Fillod, 2013
Plaquettes de bois cintré, peinture aluminium
42 x 215 x 100 cm
Pièce unique

Laurent Tixador
FUSOV 1972 - 2012, 2012
1er étage d'un lanceur de fusée de radiosondage soviétique FUSOV M-100, caisse en bois
fusée : 48 x 310 x 49 cm / caisse : 66 x 320 x 59 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Kerguelen 62eme, 2012
Bouteille en verre 4,5 L : terre, capteur de pluie, fusée tronquée
50 x 80 x 26 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Trophée de chasse, 2011
Bois sculpté, clous et plaque de métal + 1 video moyen métrage
64 x 51 x 6 cm
Pièce unique

Laurent Tixador
Chasse à l'homme, 2011
Bouteille en verre 4,5 L: matériaux divers + 1 video moyen metrage
65 x 55 x 40 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Jumping Bean, 2010
Pièce unique

Laurent Tixador
Jumping Bean, 2009-2015
Poska sur sphère de carton découpé
250 x 380 x 280 cm
Pièce unique

Laurent Tixador
Mon Blockhaus, 2010
Bouteille en verre 4,5 L:, béton, verre et matériaux divers
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - Fabienne Leclerc, Paris

Laurent Tixador
Au bout de huit jours, 2009
Bouteilles en verre 4,5 L et matériaux divers + 1 moyen métrage (ed de 7)
120 x 60 x 40 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Jumping Bean, 2009
Bouteille en verre 4,5 L: matériaux divers + 1 moyen métrage (ed de 7)
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Leche Puda, 2008
Collage
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Horizon moins vingt, Décompte, 2008
Empreintes de chaussures sur verre, vernis polaroïde, gazon
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Horizon moins vingt, Marteau, 2008
marteau, os en provenance du tunnel
15 x 32 x 5 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Horizon moins vingt, Pelles, 2008
Pelles, os de boeuf
96 x 54 cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Arène, 2008
Os, bouteille de 4,5L, photographies couleur et moustiquaire
70 x 35 x 35 cm
Pièce unique
l'artiste & In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
La grande symbiose II, 2008
Bouteilles en verre 4,5 L : verre, couverture, papier toilette + moyen métrage (ed de 7)
2 x (50 x 15 x 15 cm)
Pièce unique
In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
La Grande Symbiose, 2007
Bouteille en verre 4,5 L : verre, drap, papier toilette + un moyen métrage (ed de 7)
2 x (50 x 15 x 15 cm)
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

Laurent Tixador
Journal d'une défaite, 2006
Bouteille en verre 4,5 L : terre, pneu, ficelle, plastique et vidéo couleur sonore 12'13
50 x 25 x cm
Pièce unique
l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Paris

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Laurent Tixador est né en 1965 à Colmar, il vit et travaille actuellement à Nantes.
Depuis 2001, Laurent Tixador participe régulièrement à des expositions monographiques et collectives, en France et à l'étranger (CAPC, MAC Marseille, Espace Paul Ricard, Confort Moderne, Frac Réunion, Biennale de Belleville 2014...). En 2013, il est lauréat du Prix COAL Art et Environnement. Laurent Tixador se distingue par des actions ou il se met à l'épreuve de situations aussi extrêmes que décalées.

In Utero Terrae

Paul Ardenne

Isthme éditions, 2006

« À la question de savoir si nous nous sentons proches des artistes du Land art parce que nos travaux répondent aux deux critères qui le définissent généralement : être en milieu naturel et intervenir sur l'espace, nous répondons immédiatement : non (?). Notre atelier se situe dans la nature mais ce que nous souhaitons, c'est tout simplement nous transposer dans des situations aventureuses. (1) »

Cette précision a valeur d'avertissement. Avant tout, les créations en milieu naturel d'Abraham Poincheval et de Laurent Tixador valent en tant qu « aventures », à titre de péripéties engageant un principe d'expérience singulière. L « aventure », c'est de nouveau le trait le plus saillant du dernier projet en date de ces deux artistes hors norme, Horizon - 20. Cette expédition pour le moins insolite est ainsi fagotée : il s'agit d'y creuser dans la terre, en ligne droite, vingt jours durant, un tunnel que Poincheval et Tixador, à la manière d'un couple de taupes, reboucheront derrière eux au fur et à mesure de leur avancée, avant réapparition à la surface.

L'objet des lignes qui suivent est triple. Présenter Horizon - 20 puis, dans un souci généalogique, replacer cette création dans la lignée générale des travaux artistiques que caractérisent, soit un principe de terrassement, soit un jeu avec les profondeurs terrestres, soit une fascination pour ces dernières. De telles oeuvres ne sont pas rares. Certaines appartiennent au répertoire de la performance et mettent en avant l'action de creuser. D'autres relèvent d'un jeu avec la matière minérale, qu'on y déplace. D'autres encore confessent un intérêt pour les trous, les creux, l'excavation, l'espace « autre » du dessous. Troisième objet de ce texte, enfin : on y interrogera en quoi Horizon - 20 s'agrège à la thématique du souterrain ou du terrier, si chère à la symbolique humaine.

Voyage juste sous la surface de la Terre

« Si le déplacement sous terre n'est pas quelque chose d'insurmontable (beaucoup de spéléologues et d'évadés y ont survécu), il en va autrement si on choisit de creuser son tunnel en le rebouchant derrière soi », précisent d'emblée les artistes à propos d'Horizon - 20, un projet initié en 2005. Qu'on en juge : « L'espace souterrain dans lequel nous prévoyons de nous déplacer, continuent-ils, n'est ni plus large ni plus haut qu'un boyau ordinaire, mais la terre y sera enlevée à l'avant puis déposée à l'arrière pour nous faire avancer et combler notre passage. Ainsi démunis d'accès vers l'extérieur, nous serons claustrés dans une sorte de grotte sans amarres ou encore de mobile home troglodyte. Le voyage est prévu pour une durée de vingt jours au rythme de progression d'un mètre quotidien. La galerie devra être creusée, dans un premier temps, au départ d'une tranchée, jusqu'à ce que l'espace soit suffisamment long pour être fermé (2). »

De prime abord, Horizon - 20 a tout de l'acte sans justification. Le cheminement sous terre s'y fait à peine en profondeur. Pas de creusement significatif de la croûte terrestre : les artistes évoluent à 1,50 m environ sous la surface du sol. Ce cheminement n'est pas plus un « itinéraire » : on change à peine de place. Et pas plus une entreprise pertinente : vingt jours pour parcourir vingt mètres, voilà qui est absurde, sauf à se mettre en demeure de battre un record de lenteur. Alors, pure élucubration ? Pas si vite. En dépit de sa bizarrerie, Horizon - 20 peut à bon droit se prévaloir de justifications, qui plus est non forcément oiseuses. Celle, d'abord, de l'expédition, que le dictionnaire définit comme un « voyage d'exploration ». « Comme il n'y a jamais eu de tentative similaire, on ne peut pas profiter du récit d'une exploration antérieure et la préparation doit être rigoureuse. Soyons rationnels car rien ne pourra être laissé au hasard et il ne sera possible de compter sur aucun ravitaillement extérieur (3) », relèvent les artistes. Autre justification : celle de l'épreuve personnelle. Horizon - 20, à l'instar de précédentes entreprises de Poincheval et de Tixador, équivaut pour les artistes à une confrontation nouvelle, leur propre vie aux prises avec l'environnement souterrain. Épreuve personnelle? La claustration n'est pas naturelle à l'homme, dont le corps réclame autour de lui un espace libre, pas plus que ne le sont l'auto-réclusion et l'isolement radical, relèveraient-ils d'une décision mystique, comme l'enseignent certaines pratiques monacales extrêmes. Horizon - 20 n'a rien de la partie de plaisir. Il va s'agir de creuser sans répit mais aussi de ne rien laisser au hasard, vingt jours durant : déblayer certes, mais encore s'alimenter, trouver sa place - forcément comptée - dans un espace exigu, endurer l'enfermement et un environnement lumineux réduit à l'éclairage des seules lampes frontales dont sont équipés pour l'occasion les deux artistes.

La troisième justification d'Horizon - 20, le dépassement de soi, se déduit du critère de l'épreuve. Cette justification-là n'est pas étrangère à l'art et au principe de sublimation qui le régit. Il est d'usage de vanter l'énergie des artistes, leur pulsion héroïque à aller au-delà de leurs propres limites. La notion de dépassement de soi n'est en rien contredite par Horizon - 20, un tel projet artistique manquerait-il a priori du quotient de transcendance dans le dépassement censé dire l'humanité supérieure de l'homme (Michel Ange travaillant comme un damné à la décoration de la Chapelle Sixtine, Jackson Pollock dansant en transe à l'aplomb de ses toiles). Horizon - 20, grincera-t-on, ne valorise-t-il pas d'abord l'homme-taupe, l'homme au geste répétitif, le producteur borné.  Soit. Mais on ne saurait nier qu'il invoque de concert les figures autrement glorieuses du résistant et de l'organisateur. Le résistant, parce que la réalisation du programme, somme toute, n'est pas à la portée du premier venu, et parce qu'une telle entreprise, où se teste la capacité du bios en situation extrême, a forcément rapport avec la vie « limite ». L'organisateur, parce que rien n'a été laissé au hasard, parce que la préparation de l'opération s'est étalée sur des mois, parce que les artistes, dans le but de mener à bien leur projet, n'ont pas manqué de solliciter de nombreux spécialistes du monde souterrain. Maurice Fréchuret, en une formule heureuse et synthétique : « À la limite de plusieurs disciplines l'oeuvre de Tixador et de Poincheval s'inscrit délibérément dans le courant performatif. Mais dans la perspective historique du rapprochement de l'art et de la vie qui marque toute l'époque contemporaine : ils font ici une proposition qui confère à cette dernière sa dimension pleinement physique et biologique (4). »

Parenthèse : l'artiste comme corps expéditionnaire

Le critique d'art Jean-Max Colard, pertinemment, en fait la remarque : « Aujourd'hui au coeur de plusieurs travaux d'artistes contemporains, l'expédition est en passe de redevenir une pratique artistique. Voire une modalité nouvelle de l'exposition. » Il ajoute : « Sans rien d'un mouvement artistique constitué, ces expéditions collectives ou solitaires constituent une mouvance éparse : car derrière cette volonté de "hit the road" se jouent en réalité des démarches profondément individualisées, et des visages extrêmement singuliers de l'Ailleurs (5). »

À l'échelle plurimillénaire de lhistoire de l'art, l'expédition, ce vecteur clé des périodes de conquêtes, n'est que depuis peu de temps une pratique artistique. On en repère les premières manifestations au tout début du XXe siècle, avec dadaïstes et surréalistes : pour les premiers, l'expédition, sous forme d'une parade de rue, dans les quartiers ouvriers de Berlin ; pour les seconds, la visite groupée de l'église Saint-Julien-le-Pauvre à Paris. Le land art, à partir des années 1960, vulgarise la pratique de l'expédition « artistique » : voyages « esthétiques » de Robert Smithson dans le Yucatan ou à Passaic, marches doublées de créations paysagères de Jean Clareboudt, Richard Long, Hamish Fulton ou François Méchain. Certains excentriques du monde de l'art, souvent trop audacieux, iront jusqu'à y jouer leur vie, comme ce fut le cas de Bas Van Ader, connu pour s'être lancé avec une barque dans une fatale tentative de traversée de l'Atlantique. Les années 2000 voient l'expédition « artistique » se systématiser. Des artistes aussi différents qu'Aleksandra Mir, Nicolas Moulin, Multiplicity, Attitudes d'artistes, Stalker, Laurent Malone, Pierre Huyghe, Sandy Amério, Olivier Leroi en usent pour réaliser autant de créations en décalé, moins en quête d'un ailleurs mythique ou d'un exotisme facile et déracinant que d'une mise en forme inusitée de la réalité. Leroi, ainsi, part sur les hauts plateaux de la Sierra Madre mexicaine à la quête du Zorro blanc, grande légende locale : faute de l'y trouver, il le recrée de toutes pièces en s'aidant d'un acteur avec les habitants de cette zone géographique reculée. Laurent Malone, à Marseille ou à Hong Kong, opère dans les interstices urbains : il en inventorie le contenu " objets perdus, débris, déchets, végétaux" ? comme un géographe le ferait d'un périmètre lointain, en authentique explorateur, etc. Le principe sous-jacent à l'expédition « artistique » réside dans la loi de l'augmentation. L'art, production spécifique que rien au fond n'exige, ni le principe de survie, ni la vie quotidienne, ne peut que générer une réalité « augmentée ». Il la génère d'autant mieux, on le pressent, s'il a soin d'abandonner ses cadres traditionnels, de la pratique au lieu même où s'exerce cette pratique.

Entre nomadisme, légèreté et savoir

Abraham Poncheval et Laurent Tixador n'ont pas par hasard choisi de se faire artistes « expéditionnistes ». L'option prise, pour la circonstance, est celle de l'acte d'art hors catégorie. Le confirmera au besoin cette déclaration, faite dans le cadre de leur création L'Inconnu des grands horizons tandis qu'ils décident de traverser, à l'automne 2002, la France à pied et en ligne droite, juste armés pour se diriger d'une boussole, de Nantes à Caen puis Metz, but final de leur voyage où s'ouvre d'une exposition qui leur est consacrée : « On ne savait pas ce qu'on allait voir mais on importait dans le champ de l'art une autre réalité (?). Pour nous, l'aventure, c'est de quitter le milieu de l'art contemporain. On va le plus loin possible de la galerie, hors des lois du marché et du milieu de l'art, et, en même temps, on ne s'est jamais aventuré très loin, il s'agit juste de faire un pas de côté (6). »

L'expédition « artistique » a cette première qualité : la possibilité du dégagement. Abandonner genres et médiums traditionnels de l'art prodigue cet avantage, éviter la répétition ? celle des gestes, celle des formes. Le dégagement suggère de surcroît la possibilité d'une réinvention de l'art, réinvention permise par la remise en jeu de sa pratique. En septembre 2001, les deux artistes décident d'occuper illégalement, une semaine durant, la partie de l'île du Frioul classée en réserve naturelle, au large de Marseille, et d'y vivre de manière paléolithique, en pécheurs-cueilleurs (Total Symbiose). L'expérience est plutôt délicate, qui oblige les artistes presque nus, leur étui pénien entre les jambes, à se nourrir de moules et de figues de barbarie sept jours durant. Précision nécessaire : si ces derniers trouvent pour l'occasion à découvrir, leur entreprise ne saurait cependant être confondue avec ces expérimentations scientifiques ou parascientifiques celle d'un Bombard, celle du Kon-Tiki, de Biosphère 1 et 2 d'enjeu réellement cognitif. Leur prévisible inadaptation au site ou aux conditions de vie éprouvées aura ainsi pour fréquent résultat « un côté loufoque, comme quand nous avons essayé de chasser des mouettes : le propulseur que j'avais fabriqué marchait bien, reconnaît Laurent Tixador (?), mais il était fait pour les mammouths plus que pour les oiseaux, et je ne l'ai compris que là-bas (7).» S'il s'agit donc bien de faire de l'art en « apprenant » le monde? plutôt qu'en le représentant ? , point question en revanche de se prendre trop au sérieux. La meilleure preuve de cette mise à distance du sérieux intégral ? En guise de thème des peintures rupestres qu'ils vont laisser sur le calcaire sauvage de l'île en témoignage de leur passage, les deux artistes choisissent les logos M & M's et Quick. Du très « contemporain », une citation qui vient remettre les pendules à l'heure.

« On ne savait pas faire ? On l'a fait, écrit Jean-Marc Huitorel à propos des entreprises de Poincheval et Tixador, on invente ou on réinvente des gestes, des techniques, des méthodes, des efforts, des souffrances, des terreurs aussi (8). » La nouveauté, donc, mais pas galvaudée. La nouveauté véritable, et la seule qui importe : ce qui est neuf de mon point de vue d'artiste, ce que je n'ai pas encore expérimenté. « C'est un truc que je n'ai jamais fait, donc j'ai envie de le faire (9) », répond un jour Laurent Tixador à une journaliste qui l'interroge sur le pourquoi de ses expéditions. Non pas pour être le premier dans le but d'être le premier, comme le veut la culture de l'acte pionnier. La nouveauté pour soi-même et comme vecteur de connaissance, plutôt. À propos des expéditions d'Abraham Poincheval et Laurent Tixador, il n'est jamais aberrant d'en inférer par le « nomadisme pédagogique » cher à Jean-Jacques Rousseau (10). On bouge, certes, mais pas uniquement pour se mouvoir. Peu importe dans cette partie que le coup à jouer puisse prendre des airs de coup douteux. En 2005, ainsi, les deux artistes relient en Zodiac et à la rame Saint-Nazaire à la bourgade de Fiac, sur la Garonne, un trajet à contre-courant qui les oblige à tirer à maintes reprises leurs embarcations le long des berges et à travers champs. Difficile de justifier autant d?efforts à proprement parler inutiles. Il en va là pourtant, insiste Huitorel, d'« une expérience du monde, dans le monde et en léger décalage, dans ce déport qui est la marque et la garantie même de l'art (11). » Expérience du monde que les deux artistes, au demeurant, ont soin de faire partager, tout en s?enrichissant en retour de l'expérience d'autrui. C'est là le sens des trophées sous forme de « bouteilles commémoratives » qu'ils confectionnent puis exposent une fois achevée telle ou telle expédition : ils y insèrent modèles réduits et autres objets trouvés en route évoquant chaque fois une de leurs expéditions. C'est le sens, encore, du Club des aventuriers qu'animent de façon régulière Abraham Poincheval et Laurent Tixador, des réunions auxquelles ceux-ci convient autour d'un verre de whisky des personnalités d'origines diverses et où l'on parle voyages sur le modèle des salons de géographes de jadis. La continuation de l'expédition vécue au présent par d'autres moyens.

Désosser le concept d'aventure

Le penchant de Poincheval et Tixador pour les aventures décalées dont participe Horizon ? 20 peut être analysé de multiples manières. Quels sont ou quels seraient les mobiles des artistes ? Premier mobile : il s'agit de revivre pour soi des expériences à présent déclassées, que la vie moderne a rendues absurdes ou qui y sont devenues l'objet de ridicules compétitions de type jeu télévisé (Koh Lanta, Fear Factor), vouées, ces dernières, au divertissement de masse et à un spectacle voyeuriste. En se réappropriant un libre droit à l'aventure sous toutes ses formes, y compris les plus incongrues, Poincheval et Tixador agissent en authentiques artistes. Ils appréhendent le réel comme un possible illimité, comme un terrain privilégié d'expériences radicales. Simple rappel, au demeurant toujours opportun : l'art est une mise en forme élective du réel. Il peut en offrir à l'occasion l'une des approches les plus inattendues qui soit, à rebours de la vie programmée.
Second mobile : esthétiser le concept même d'aventure de façon critique. Pour « aventuriers » qu'ils soient, Poincheval et Tixador ne recourent pas, ou, s'ils le font, pas assez sérieusement ? aux arguments ou référents ordinaires en la matière tels qu'exotisme, héroïsme, quête de l'exploit superlatif à consigner dans le Guinness Book des records ou encore acte inaugural (sauf dans ce dernier cas, l'acte inaugural, pour en montrer le caractère bassement publicitaire : Tixador réalise l'opération Le premier artiste au Pôle nord comme on le ferait du « premier boucher », du « premier mongolien » ou de la « première Miss Monde »). L'aventure, dorénavant, est un concept galvaudé, et l'aventurier, sauf s'il est un conquérant de l'espace, qui réserve encore de belles ouvertures, tout au plus un mythe de bandes dessinées. Non que le contact avec le monde sous ses multiples aspects interdise toute opportunité d'aventure. L'aventure, au vrai, peut être partout, à commencer dans l'examen insondable et torturant de notre condition humaine. Pas de quoi cependant en faire une histoire : cette aventure-là, comme les autres, est la plus partagée qui soit, elle ne mérite ni citation particulière ni lauriers.
De l'aventure, Poincheval et Tixador ne gardent en fait que la dimension fantasmatique, si chère à l'Occidental, ce monstre d'appétit de domination et de frustration, mais exploitée à contresens. Il est sans conteste aventureux de traverser la France à pied et en ligne droite. De même, de survivre une semaine sur une île avec les moyens du lieu. Mais à quoi bon aujourd'hui, à présent que rien n'oblige à s'imposer de telles épreuves, sauf le masochisme ? On l'a compris : l'esthétisation de l'aventure qu'opèrent Poincheval et Tixador, mixte de citation nostalgique et de mise en situation burlesque, n'a rien de futile. À travers elle s'exprime le regret languide de celui qui a trop usé de l'aventure, désossée à force de pratique, et à qui ne reste que cette possibilité : demeurer pour l'éternité un aventurier potentiel, un non-aventurier se rêvant dans la posture flatteuse mais périmée de l'aventurier.

Le trou comme objet d'art

Objectif  "20  revenons-y " condense à sa manière tous les traits d'une opération à la fois aventureuse, originale et pédagogique : nul artiste, en effet, n"a encore réalisé une oeuvre similaire ; il ne fait pas de doute, au registre de la connaissance, que les artistes « apprendront » d'une claustration de vingt jours sous terre. En soi, cette triple qualité (aventure, originalité, apprentissage) peut suffire à cautionner le principe d'une telle oeuvre. Au-delà de sa nature propre, une autre des caractéristiques d'une telle oeuvre a trait pourtant à la référence au trou qu'il faut y lire, référence en l'occurrence particulièrement féconde. Le trou que l'on creuse dans la terre et où l'on s'enfouit peut diversement évoquer la tombe et le monde des morts, la cachette, le boyau par lequel on s'enfuit, le séjour dans un monde autre où pouvoir se tenir à l'écart des hommes, la soustraction de soi. Convoquer le trou comme référence n'est pas gratuit. Avec Objectif ? 20, Poincheval et Tixador creusant leur tunnel mettent en oeuvre un habitat des profondeurs constituant une cachette, une zone de retrait et de repli, mobile certes, vouée bientôt à être re-ouverte au grand jour mais néanmoins intrigante à ce registre central : l'escamotage momentané du corps, sa « mise au trou ».
L'art récent abonde en « trous », qu'ils soient représentés sous forme d'images ou que les artistes les creusent eux-mêmes. Représentations de « trous » ? Un Jeff Wall, photographe du « presque documentaire », a soin de les multiplier dans son oeuvre, toutes périodes confondues. Burrow (2004) montre, dans un terrain en lisière de ville, une excavation protégée par des planches de bois (12). La noirceur du trou, dont on ne sait à quoi il sert (entrée de souterrain " Sondage local du sous-sol "), contraste en tout cas avec le tas de terre sablonneux qui le jouxte, de coloration claire. Marquer la différence symbolique entre l'univers du dehors et celui du dedans ? The Well (1989) montre une jeune femme occupée à pelleter un trou profond dans un paysage naturel (13). Jeff Wall a pris cette photographie de dessus, en plongée, comme aurait pu le faire un spectateur inquisiteur. L'imagination bondit : cette femme creuserait-elle une tombe à l'insu du monde, le trou n'est-il pas l'indice d?une mort, d'un crime qu'il faut cacher ? The Flooded Grave (1998-2000), une photographie prise dans un cimetière désert, tend à la vue intriguée une tombe fraîchement ouverte mais abandonnée, et remplie d'eau (14). Parce que la mort aurait renoncé à son sinistre ouvrage " Parce que le défunt destiné à être inhumé a ressuscité " À moins que son cadavre n'ait été volé par une adepte de Karen Greenlee, employée californienne des pompes funèbres connue pour subtiliser les cadavres avant leur inhumation, et pour s'y accoupler (15) ? On ne sait.
La symbolique que Jeff Wall suggère tire sans conteste du côté de la « bouche d'ombre », du mystère chtonien, des profondeurs inquiétantes. Ce qu'exprime à sa manière volontairement réductrice un Bruno Carbonnet, connu dans les années 1990 pour peindre des Trous, comme Cézanne en son temps, des pommes et des compotiers. Mis en face de ces figures à la fois explicites et énigmatiques, on brûle de savoir ce qu'il y a derrière. Une attente que Ben, lui, a d'ores et déjà déçue dans sa période Fluxus, à travers son travail sur le trou? sur le « Fluxhole », plus exactement dit, le « trou Fluxus », cette forme où l'art s'incarnerait aussi, si l'on en croit le Fluxus Manifesto de George Maciunas, valorisant tant et plus les formes d'art les plus incongrues (16). Ben se contente d'exposer les « trous » pour ce qu'ils sont : des sas, des interfaces faisant communiquer deux espaces. Trou portatif, l'un de ses « Fluxholes », prend la forme d'une valise affublée d'un trou sur un de ses côtés. Un autre de ses « Fluxholes », celle d'un jeu de photographies montrant des rondelles percées, des anus, les fonds de lavabo, une cuvette de toilettes et sa lunette trouée ? Désacralisation garantie.
Désacralisation ? Il n'est pas sûr que ce vocable s'adapte en tout à une entreprise artistique telle qu'Horizon  20, celle-ci revêtirait-elle un caractère plutôt surprenant, illogique même. On creuse en général un tunnel pour faire communiquer deux espaces séparés. Ce qui n'est pas le cas ici. Il suffirait après tout aux artistes restés à la surface, pour atteindre leur but, de marcher vingt mètres. Mais non. Horizon  20 est un travail surtout, un « acte », de manière délibérée. Au-delà du trouble qu'inspire toute oeuvre traitant des gouffres, et plus que l'ironie virtuelle de la proposition, une des plus fortes caractéristiques de cette oeuvre reste en effet celle de l'effort, un effort qu'il s'agit coûte que coûte d'accomplir, serait-il vain pour l'essentiel, ou d'un rendement mineur, disproportionné au regard de l'intensité sacrifiée pour l'accomplir. Jour après jour, Poincheval et Tixador vont creuser et pelleter sans de relâchement possible : ils se sont imposés un calendrier. Cette donnée de l'effort place Horizon  20 du côté de la « performance », dans les deux sens du terme : expression artistique que réalise un « corps acteur » (deux corps, pour la circonstance, unis dans le même effort et dans le même but) ; exercice physique qui requiert un engagement corporel intense. Une donnée récurrente chez les deux artistes, au demeurant. Endurer des conditions de vie inappropriées au confort auquel nous a habitués la vie moderne (Total Symbiose et Total Symbiose 2 (17), marcher longtemps (L'Inconnu des grands espaces) ou skier des jours durant (Laurent Tixador, Le premier artiste au Pôle nord, 2005) De tels efforts, sans conteste, renvoient à la pratique de l'art comme endurance. Tout comme Bruce Nauman, plus d'une heure durant, sans s'arrêter, répète les mêmes mots. Tout comme Marina Abramovic et Ulay se frappent au visage, jusqu'à défaillir, pendant des heures.
Ayons soin de préciser, à ce registre de l'endurance, combien l'effort, dans le cas d'Horizon  20, va autrement plus loin que celui auquel ont pu consentir par le passé quelques-uns des artistes connus eux aussi pour avoir « pelleté », qu'il s'agisse de Nobuo Sekine ou de Claes Oldenburg. Dans un parc, le premier élève une forme cylindrique en terre près du trou où il a prélevée cette dernière (Phase Terre, 1968) (18). Pour monumentale qu'elle soit, cette oeuvre n'a pas requis le même effort que celui que réclame Horizon  20 pour exister. Quant au second, Claes Oldenburg, s'il creuse, c'est peu de temps, et pas profond : un pelletage d'une heure dans Central Park, à New York. En termes quantitatifs, on arguera qu'il existe aussi des travaux « artistiques » de terrassement connus pour leur caractère autrement spectaculaire au registre de l'énergie déployée. C'est le cas, dans les années 1970, des Double Negatives de Michael Heizer ou des compositions en milieu naturel de Robert Smithson (Spiral Jetty, Amarillo Ramp). C'est encore le cas de l'exposition dans une galerie de Munich, par Walter de Maria, de cinquante m3 de tourbe (Espace de terre munichois, 1968). De telles oeuvres, à n'en pas douter, ont demandé un formidable engagement physique, et la brassée de tonnes de matière. Leurs auteurs, cependant, ont utilisé des machines pour les réaliser, en plus de profiter du travail d'assistants. Aucune de leurs réalisations respectives, du coup, ne se caractérise par cette donnée fortement « humanisante », essentielle dans Horizon  20, qu'est le travail manuel. Autant dire le corps en action, un paradigme comme on l'a vu essentiel dans les créations d'Abraham Poincheval et de Laurent Tixador. Le corps littéralement pris par l'oeuvre, devenu son serviteur et son esclave, corps galérien évoquant celui du Casseur de pierre de Courbet, confondu dans l'action.

La stratégie du souterrain

Le mobile psychologique des artistes  Faute sur ce point d'une réponse sûre (qu'en penserait un psychanalyste?), relevons du moins qu'Horizon  20, à l'instar des autres expéditions du tandem Poincheval-Tixador, se révèle d'une difficulté extrême. À cette difficulté, gageons que l'on ne se donne pas sans raison profonde, intime, relevant de ce que l'on pourrait appeler l'auto-torture. Il n'a jamais été aussi facile de vivre sans effort qu'aujourd'hui : l'univers matériel et ses multiples béquilles en tous genres est accessible et disponible comme jamais, prompt à nous soulager de toute action trop fatigante. De là sans doute, par retour du balancier, l'appel de l'épreuve. Une forme de compensation : la vie facile inviterait à s'inventer une autre forme de vie, plus difficile.
Chacune des oeuvres de Poincheval et Tixador, on l'a dit plus haut, n'est pas sans prendre des airs d'épreuve. Horizon  20 ' Il faudra endurer cette fois l'ensevelissement, le confinement, l'atmosphère particulière du terrier, l'absurdité de la situation. La terreur brutale que peut inspirer la claustrophobie. L'imaginaire même de l'enterrement du corps vivant, mort pour les autres, dont a si bien rendu compte Edgar Poe dans L'Enterré vivant (19). Pour les artistes, une situation physiquement délicate et métaphysiquement peu reposante. Il convient bien d'insister sur ce point. Au moins autant, soit dit en passant, que sur le qualificatif de Bouvard et Pécuchet de l'expérience absconse dont les commentateurs affublent trop souvent Poincheval et Tixador dès qu'ils se frottent à l'examen de leurs réalisations. Ces derniers, de joyeux plaisantins ? Ce serait étonnant. Installer son corps trois semaines durant dans un boyau aveugle et clos : cette perspective, tout bien pesé, est intrigante (pour ne pas dire plus : effarante, de nature à filer des cauchemars). Le souterrain, autant dire un « chronotope » dur de la culture humaine, toutes civilisations confondues, eût dit Bakhtine? le « chronotope » du corps autre part.
Une histoire exhaustive de la culture du souterrain reste à écrire. Pêle-mêle, on y croiserait les divinités chtoniennes dont abondent toutes les religions (un panthéon fourni, outre l'Hadès hellénique), les grottes ornées du paléolithique mais aussi, outre Edgar Poe déjà cité, Richard Wagner (le séjour des Nibelungen de L'Or du Rhin), Jules Verne (Voyage au centre de la terre), Fedor Dostoïevski (Écrits du souterrain), Franz Kafka (Le Terrier), parmi d?autres (20). Aussi bien, l'on y trouverait l'art dit « spéléologique » dans ses multiples composantes : tableaux peints et photographies prises dans l'univers des profondeurs, danses exécutées directement sous terre. De même, la riche éco-culture de la mine, aux boyaux dangereux mais aussi protecteurs, où se fomentent conspirations sociales, politiques ou personnelles (Germinal, de Zola). Enfin, comme venant clore pour un moment cette longue liste, Abraham Poincheval et Laurent Tixador, avec Horizon  20.
Culture du souterrain. Si tant est qu'elle puisse être unifiée, relevons combien cette dernière doit à l'idée de séparation. Le monde du souterrain n'est que de manière occasionnelle celui des humains, au regard du moins de ce que nous enseignent les mythes. Territoire à part ? celui des morts et des maîtres de la mort, bien souvent, il constitue pour l'homme tantôt un refuge inespéré (l'abri protecteur), tantôt une prison où l'on croupit (le lieu carcéral et punitif). La spéléologie moderne, née au 19ème siècle et vite devenue une des formes de l'aventure de masse, banalise certes le rapport de l'homme avec l'« en dessous ». Le spéléologue, lui, sait fort bien que la terre vue et vécue du dedans est une matrice accueillante (il n'y fait jamais très froid ni très chaud), aux réseaux propices à d'excitantes randonnées labyrinthiques, topos majeur réservant de magnifiques surprises pour l'il et, pour l?homme contemporain, une des meilleures zones de retraite et de ressourcement qui soient (après le désert, les séjours à la Trappe ou dans les monastères bouddhiques et avant le repli galactique sur dans les banlieues de la Voie Lactée, quand il sera possible). Mais il n'empêche. La culture du souterrain, du Sub Terra, connote celle surtout d'un utérus de repli. Nombre d'histoires d'évasion ou de type « casse du siècle » font-elles du souterrain un objet opportun (pour échapper à la captivité, pour aller discrètement jusqu'aux coffres de la banque) ? Beaucoup d'autres, toutes thématiques confondues, inclinent plutôt vers les thèmes autrement moins avenants de la terreur, de la relégation, de l'abandon métaphysique et de la mort.

L'exploit nu

Le culte de l'« extrême » caractérisant la culture occidentale, plus fort, plus intense, plus radical, plus violent, plus vite, etc. ? fait de l'exploit un acte logique (21). Pas d'exploit, pas d'« extrême ». Il faut qu'une limite soit forcée, sinon quoi ? L'acte routinier, l'acte quelconque, l'acte plébéien, désespérément sans intérêt.
Reste à s'interroger sur l'exploit pour le moins particulier que représente Horizon ? 20. Authentique exploit, en l'occurrence, si l'on considère qu'Abraham Poincheval et Laurent Tixador ne sont ni des spéléologues patentés, ni même des pratiquants occasionnels du séjour sous terre. Mais exploit à quelle fin, et pour dire quoi ? Que l'être humain, à condition d?être bien équipé, peut passer vingt jours sous terre en espace confiné ? Que l?artiste est un homme comme les autres, homme du commun mais aussi, à l'occasion, hors du commun, ainsi que quiconque sans doute peut l'être s'il s'en donne les moyens et la volonté ?
Voyons là, sans donner toutefois dans le pathos, un autre type d'exploit : un exploit non pas pour rien mais pour endurer du plus près qu'il est possible le simple fait d?être en vie. D'être en vie tandis que la voûte du souterrain qu'occupent les artistes peut céder et, en dépit des précautions prises par ceux-ci, nombreuses (liaison radio, notamment), les ensevelir vivants en prenant les secours de vitesse. Un exploit, on l'aura compris, pour se frotter un peu plus près et un peu plus longtemps au risque tangible de la mort. Au nom de l'art comme il se doit, pour la beauté du geste mais aussi au nom de la vie nue, la seule qui vaille.

*
(1) Portrait / Abraham Poincheval et Laurent Tixador. Le Club des aventuriers », Particules, n° 15, juillet-août 2006, p. 6.

(2) Plaquette de présentation Horizon ' 20, document de travail, 2005.

(3) Idem.

(4) Maurice Fréchuret, « Bien creusé, vieille taupe! », plaquette de présentation, CAPC, Bordeaux, 2005.

(5) Jean-Max Colard, « Odyssées de l?espace », 02, n° 25, printemps 2003, p. 4.

(6) Cité par Jean-Max Colard, « Les aventuriers de l'ARC perdu », Les Inrockuptibles, mai 2004. Sur cette expédition, voir Abraham Poincheval et Laurent Tixador, L'Inconnu des grands horizons, Michel Baverey éditeur, collection Antipode, mai 2003.

(7) In Emmanuelle Lequeux, « Je serai le premier artiste au pôle nord », Aden, 1er déc. 2004, p. 27.

(8) Jean-Marc Huitorel, « Les robisonnades d'Abraham Poincheval & de Laurent Tixador », Attitude, mai-juin 2005, p. 61-62.

(9) In Emmanuelle Lequeux, « Je serai le premier artiste au pôle nord », Aden, 1er décembre 2004, p. 27.

(10) Sur ce point, voir Daniel Roche, Humeurs vagabondes, Paris, Fayard, 2002).

(11) Jean-Marc Huitorel, « Les robisonnades d'Abraham Poincheval & de Laurent Tixador », idem.

(12) Burrow, « Terrier », « Trou ».

(13) The Well, le « puits » mais aussi le « forage ».

(14) « La tombe inondée ».

(15) Karen Greenlee, employée californienne de pompes funèbres, s'enfuit en 1979 avec un cadavre en déroutant un corbillard. Greenlee dit goûter la compagnie des morts plus que celle des vivants, en particulier celle des cadavres de jeunes hommes (elle reconnaîtra avoir eu avec des cadavres de multiples relations sexuelles).

(16) George Maciunas, Fluxus Manifesto, New York, 1965. L'artiste y appelle à la libre creation. L'objet d'art ou l'action d'art Fluxus peut prendre toutes les formes possibles et imaginables : du bruit, une promenade, une boîte, du courrier, un vaudeville, des trous. Aucune compétence requise, de manière proclamée.

(17)Total Symbiose 2 : les artistes, en mai-juin 2005, construisent un village à la façon des Eskimos, en terre, à Terrasson (Dordogne). Ils s'attachent un mois durant à vivre en autarcie en utilisant les ressources de l'environnement.

(18) Une oeuvre élevée dans le parc Suma Rikyu à Kyoto, associée au mouvement du Mono Ha, « école des choses ». Nobuo Sekine, une fois le temps de l'exposition écoulé, rebouche le trou au moyen de la terre de la sculpture.

(19) Edgar Allan Poe, L'Enterré vivant [The Premature Burial], 1844. Adaptation cinématographique, 1962.

(20) Sauf Jules Verne, qui donne de la représentation des profondeurs une vue exaltée (l'auteur s'est documenté auprès de géologues), le thème littéraire du souterrain connote pour l?essentiel la difficulté ou l'impossibilité de vivre « à la surface ». Le Terrier, une des nouvelles posthumes de Kafka, fournit l'expression d'une double stratégie négative. Le personnage de cette nouvelle se cache dans un terrier pour échapper à ses persécuteurs. Mais parce qu'il les entend creuser non loin de sa cachette, il fuit leur avancée. Le séjour souterrain devient perpétuel : il protège et ne protège pas d'un même tenant, il condamne à la réclusion celui qui veut l'indépendance sociale.

(21) Paul Ardenne, Extrême? Esthétiques de la limite dépassée, Paris, Flammarion, 2006, notamment le chapitre 1.

Expositions personnelles

2017
Trasher, galerie Art et Essai, Rennes, France

2015
ELECTROPLATANE, Galerie in Situ - Fabienne Leclerc, Paris, France
Florange, Nantes, France

2010
Mon blockhaus, Galerie Dourven, Tédrez-Locquémeau, Bretagne, France

2008
Verdun, Parc St Léger, Centre d’art contemporain, Pougues-les-eaux, France
Arène,Galerie In SITU Fabienne Leclerc, Paris, France
La grande symbiose 2, La Station, Nice, France

2006
All that is solid melts into air, XXèmes ateliers internationaux du FRAC Pays de la Loire,
Carquefou, France
Horizon moins vingt, Galerie In Situ Fabienne Leclerc, Paris, France
Total Symbiose 3, Biennale de Busan, Korea
Résidence au Frac Pays de la Loire, Carquefou, France
Marcher, Maison des arts Georges Pompidou. Carjac, France

2005
Total Symbiose 2, résidence en Dordogne, Terrasson, France

2004
Vers le Cap Horn, bureau d’hypothèse, Université Paris 1, Fontenay-aux-Roses, France
AFIAC 2004, expédition St Nazaire-Fiac à la rame, Tarn, France
From home, Galerie commune, Tourcoing, France
0 star hotel. Cimaise & portique, Albi, France
De l’exposition à l’expédition, Art discussion with Ange Leccia, Nicolas Moulin and Jean Max
Colard, Espace Paul Ricard, Paris, France
Display of the Film L’inconnu des grands horizons, exposition GNS, Palais de Tokyo, France

2002
L’inconnu des grands horizons, (project produce by 40mcube, Rennes), arrival at Art School gallery of Metz, France
L’inconnu des grands horizons, (project produce by 40mcube, Rennes), arrival at the FRAC Basse-Normandie, Caen, France
Total Symbiose, 40mcube, Rennes, France

2001
Total Symbiose, Triangle France, Friche Belle de Mai, Marseille, France

Expositions collectives

2017
En marge, Galerie In Situ - Fabienne Leclerc, Paris, France
Dendromorphies - Créer avec l’arbre, La Topographie de l’Art, Paris, France

2015
Chercher le garçon (Curator Frank Lamy), MAC VAL Museum, France
Constructeurs d’absurde, bricoleurs d‘utopie, MAYMAC, Abbaye Saint André, France

2014
Biennale de Belleville 3, Paris, France

2013
Trucville, Centre d’art galerie du dourven, Trédez-Locquemeau, France
Chasse et chassé (7 juin au 13 octobre), domaine départemental de la Garenne Lemot (Loire atlantique), France

2012
Unlimited Bodies (perles du corps), Palais de Iena, Paris, France

2011
Island Artists (Art, talks & sensations) - Fabrice Bousteau, Cultural District on Saadiyat Island, Abu Dhabi
Là où se fait notre histoire, Frac Corse, France
Wani, Fondation d’entreprise Ricard, Paris, France
Ailleurs, Espace culturel Louis Vuitton, Paris, France

2010
In vivo - in vitro, Jardin d’hélys-oeuvre, Saint-Médard-d’Excideuil, Périgueux, France
Strange travelers, curated by Mark Dion, Tanya Bonakdar Gallery,New-York, USA
Guérilla, Pôle culturel des anciens abattoirs, Pau, France
Le temps de la fin, Espace municipal d’Art contemporain, La Tôlerie, Clermont-Ferrand, France
Suspended spaces, La maison de la culture d’Amiens, France

2009
Six feet under.exposition autour de la fondation AVICENNE, France
Nouvelles images en Région, Festival Premiers plans, Angers, France
Evento: intime collectif, Biennale de Bordeaux, France
Concept Aventure épisode 4/4, 25% de mélancolie, La Box Bourges, France
Concept Aventure épisode 2/4, 6% de conquête environ, La Box, Bourges, France

2008
La Consistance du visible, prix Ricard, Paris, France.
Mondo e Terra, Musée d’Art de Nuoro, Sardaigne
La grande symbiose II, La Station, Nice, France
Composites, Galerie du petit chateau, Sceaux, France
Estratos, PAC MURCIA, Spain
Des coiffes, décoiffent, Galerie Gabrielle Maubrie, Paris, France

2007
Group Show, Buy-sellf Art Club, Marseille, France
The history of a decade that has not yet been named, Biennale de Lyon, France
La Chaine-Artists of France and Japan, BankART 1929, Yokohama, Japan
Enlarge your practice, Friche de la belle de mai, Marseille, France
A l’horizon de Shangri-La, FRAC Lorraine, Metz, France
A contre-pied : la marche dans l’art d’aujourd’hui, (2 soirées projections), Médiathèque Les Abattoirs, Toulouse, France
Café-vidéo (projection), L’atelier (ODDC Côtes d’Armor), Treffin, France
Drôle de je, FRAC Alsace, Sélestat, France
Rouge Baiser, works from the Frac des Pays de la Loire collection, Hangar à bananes, Île des Nantes, Nantes, France.
Artistes Français de A à Z, Galerie Gabrielle Maubrie, Paris, France
All that is solid melts into air, XXst international workshop of the Frac des Pays de la Loire, Carquefou, France.
Retrait, Espace Paul Ricard, Paris, France
Expéditions, La Galerie, Centre d’art de Noisy-le-sec, France

2006
Échappées..., Wharf, Centre d’art contemporain de Basse-Normandie, HérouvilleSaint-Clair, France
Festival International du film insulaire (programmation par Ariane Michel), île de Groix, France
Usage du Monde, Musée d’art moderne et contemporain de Rijeka, Croatia
Off Shore, Attitudes (espace d’Art Contemporain), Genève, Switzerland
Off Shore, Musée d’Art Contemporain (MAC), Marseille, France

2005
Offshore, CAPC Musée d’art contemporain. Bordeaux, France
L’œil du touriste, galerie Frédéric Giroux. Paris, France
I Still Believe in Miracles / Derrière l’horizon, Musée d’art moderne de la ville de Paris, ARC, Paris, France

2003
Unza Unza Time, Zoo Galerie, Nantes, France

2001
Détour vers la simplicité, expérience de l’absurde, Confort moderne, Poitiers, France
Psyclom, proposition of Joël Hubaut, les Abattoirs, Toulouse, France
Sobi Katalyse, proposition of Joël Hubaut ah why, centre d’art le Parvis, Tarbes, France

Filmographie

TOTAL SYMBIOSE, Abraham Poincheval / Laurent Tixador, DVD 18’30’’, 2001
L’INCONNU DES GRANDS HORIZONS, Abraham Poincheval / Laurent Tixador, DVD 22’00’’, 2002
PLUS LOIN DERRIERE L’HORIZON, Abraham Poincheval / Laurent Tixador , DVD 24’00’’, 2004
KILLINGUSAAP AVATAANI, Laurent Tixador, DVD 9’30’’, 2004
NORTH POLE, Laurent Tixador, DVD 4’30’’, 2005
TOTAL SYMBIOSE 2, Abraham Poincheval / Laurent Tixador, DVD 25’00’’, 2005
TOTAL SYMBIOSE 3, Biennale de Busan, Abraham Poincheval / Laurent Tixador , DVD 18’00’’, 2006
JOURNAL D’UNE DÉFAITE, Abraham Poincheval / Laurent Tixador , DVD 12’30’’, 2006
LA GRANDE SYMBIOSE, Abraham Poincheval / Laurent Tixador , DVD 28’00’’, 2007

Publications et catalogs

Horizon moins vingt, Ed. Michel Baverey 2006
Les nouveaux paysages, Architecture d’Aujourd’hui 363, mars avril 2006
Lieux et non-lieux de l’art actuel, Les éditions Esse, Montréal, 2005
L’art est partout, définitivement, l’institution aussi, Paul Ardenne
Only connect. artconnexion, dix ans d’art contemporain. isthme éditions, 2005
Les Inrockuptibles, Les aventuriers de l’ARC perdu -Texte Jean Max Colard, n°495, mai 2005
Catalogue de l’exposition I Still Believe in Miracles, volet 2/2 -Derrière l’horizon -Ed. du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, ARC, 2005
Le manager à l’écoute de l’artiste, Christian Mayeur. Edition d’organisation, 2005
Plastick, Hors des sentiers battus. Parcours d’un duo et d’un collectif d’artistes
L’inconnu des grands horizons, Abraham Poincheval / Laurent Tixador
Solid Sea 03 -The Road Map par le collectif Multiplicity -Texte Isaline Bouchet, n°4, 2004
Le Monde, Aden, Je serais le premier artiste au pôle Nord, texte Emmanuelle Lequeux, n°312, 2004
Art press, Laurent Tixador, texte Jean Marc Huitorel, n°300, avril 2004
L’inconnu des grands horizons, texte Laurent Tixador, préface Jean Max Colard et Sylvain Venayre, Ed. Michel Baverey, collection Antipode, 2003
Livraison 4, Quelques déplacements, hiver 2004
02, L’odyssée de l’espace -Texte jean Max Colard, printemps 2003

Réalisations personnelles


2009
Total Symbiose 4.1, Arche de la Défense, Puteaux, Paris, France

2005
12 avril, 13 heures G.M.T, first artist who reached the North pole

2004
Killingusaap Avataani, 2nd expedition West coast of the Groenland

2003
Killingusaap Avataani, first expedition West coast of the Groenland

2002
Presentation of the polar expedition project : An iceberg launched and drived by radio control,  Artconnexion, Lille

Lectures

2012
L’esthétique est-elle éthique?, avec Anne-Caroline Prévot-Julliard et Nathalie Blanc, auditorium de la Grande Galerie de l’évolution, Muséum d’Histoire naturelle, Fiac

Frac Corse
Frac Franche-Comté
Frac Pays-de-la-Loire
Frac Languedoc-Roussillon
MAC-VAL/ Musée d'Art contemporain du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine

  • L'Atelier du Pic
    L'Atelier du Pic

    Manuella éditions, September 2016

  • Le Grand Livre du Wood - Écogenèse
    Le Grand Livre du Wood - Écogenèse

    Utra éditions , March 2015

  • Laurent Tixador - Quelques bons moments de bricolage
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    Manuella editions,

  • Laurent Tixador, Abraham Poincheval- Horizon Moins Vingt
    Laurent Tixador, Abraham Poincheval- Horizon Moins Vingt