Patrick Van Caeckenbergh
L'Apocalypse (évolution d'un autoportrait 1978 - 2002), 1977-2022
Sculpture (techniques mixtes)
235 x 80 x 750 cm
Pièce unique
© Aurélien Mole
Courtesy de l'artiste & Galerie In Situ - fabienne leclerc, Grand Paris Demande à propos de l'oeuvre N Inv. PVC POUR SITE - 1
La grande installation de L 'Apocalypse (évolution d'un autoportrait 1977-2022) croise là encore autobiographie et considérations sur le déséquilibre du monde. Pour complexifier davantage l'histoire, et continuer de nous dérouter, Patrick Van Caeckenbergh s'approprie un alter ego, le « monosandalos », associé au chamane et transformé en « funambulpus », un vocable d'invention.
De nouveau, l'artiste s'identifie, métaphoriquement s'entend, au chamane, se sentant socialement en marge de ses contemporains, ou bien « hors-la-loi ». L'autoportrait visible dans la maquette est accompagné d'un descriptif des « taches de beauté » à accomplir par le funambulpus, qui est « nain, bossu, hermaphrodite, a une tête pointue, la peau fripée et des joues rougissantes ». On ne saurait être moins dans la norme. C'est sans doute à ce prix que son action peut avoir quelque efficace. « Le chamanisme vise à maintenir l'équilibre cosmique, mais aussi social, lorsqu'il a été perturbé par une catastrophe », rappelle Danièle Vazeilles[1]. Dans Le Sabbat des sorcières [1989], dont Patrick m'a conseillé la lecture, Carlo Ginzburg, lui, définit les monosandalus comme « des êtres (des dieux, des hommes, des esprits) en équilibre instable entre le monde des morts et celui des vivants[1] ».
C'est pourquoi Patrick Van Caeckenbergh a imaginé la combinaison monosandalos-funambulpus-chamane, comme métaphore idéale d'une situation qu'il éprouve intimement. Sa quête d'équilibre se rapporte à l'homéostasie, à savoir les constantes qu'un système organique doit maintenir (pression sanguine, rythme cardiaque, etc.) afin de survivre, quelles que soient les modification de son milieu externe. Cependant cette notion peut également s'appliquer à un écosystème : loin d'être autocentrée, l'évolution de son autoportrait est analogiquement apparentée à celle de la Terre.
Projeter son intériorité sur les éléments cosmiques et terrestres est une conduite développée par bien des peuples en voie de disparition évoqués par Canetti. Dans de nombreuses cultures non occidentales, l'homme n'est pas pensé comme étant séparé de la nature mais à son écoute quotidienne. Car « Les animaux, les plantes, les esprits, certains objets, y sont vus et traités comme des personnages, des agents intentionnels dont on dit qu'ils ont une "âme" », analyse notamment Philippe Descola[2].
Bougie-phare à la main, l'unijambiste aux apparences grotesques de L 'Apocalypse se déplace sur un fil tendu entre deux points extrêmes, la zone hadale (la plus profonde de l'océan) et l'univers céleste. Cherchant à comprendre le moment où les humains ont cessé de « prendre soin » de leur milieu vital, l'artiste vient nous rappeler qu'un sentiment d'appartenance, loin de tout anthropocentrisme, doit constituer notre horizon. Afin de restaurer un semblant d'harmonie au sein du « système-Terre », certaines solutions seraient à chercher du côté des cultures animistes. La situation à l'ère anthropocène, cette révolution géologique due à la seule empreinte humaine, est hélas plus alarmante.
« L'Anthropocène est un point de non-retour. Il désigne une bifurcation géologique sans retour prévisible à la "normale" de l'Holocène », expliquent les chercheurs Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz[3]. Aussi la présence dans l'installation du vautour naturalisé n'augure-t-elle rien de bon.
Extrait du texte "L'apocalypse selon Patrick Van Caeckenbergh"
Natacha Pugnet, 2022
[1] Carlo Ginzburg, Le sabbat des sorcières [1989], Paris, Gallimard, 1992 pour la traduction française, p. 219.
[2] Philippe Descola, La fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation, Musée du Quai Branly/Somogy éditions d?art, 2010, p. 13.
[3] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L'événement anthropocène. La Terre, l?histoire et nous [2013], Paris, Seuil, 2016, p. 35. Je leur emprunte l?expression « système-Terre ».